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Société
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Enfants mendiants drogués

Les bébés mendiants drogués, c'est la dernière légende urbaine à la mode. Petit décryptage par un spécialiste du sujet, le sociologue Jean-Bruno Renard.

Faux Faux
01/12/2014 Par hoaxbuster
Pertinence
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Le motif central de ce texte est l’affirmation que les jeunes enfants qui semblent toujours dormir dans les bras des mendiantes dans la rue ont été drogués par des médicaments ou de l’alcool. Cette allégation circule depuis une vingtaine d’années et concerne le plus souvent des mendiants roms venus de Bulgarie ou de Roumanie dans les années 1990 après la chute des régimes communistes. Comme souvent, le récit cherche à expliquer une observation perçue comme insolite : les enfants semblent toujours dormir.

 


En 1991, un article du journal bruxellois Le Soir évoque "les gitans mendiants" dont les mères portent "dans leurs bras des bébés drogués". Le site web droitiste Agoravox annonce en octobre 2005 le démantèlement d’un réseau de trafic d’enfants à des fins de mendicité et s’interroge :

 

"Quiconque a vu, dans nos capitales, des enfants en bas âge dans les bras d’un adulte qui mendie, a pu constater qu’ils restent immobiles durant des heures... sans pleurer ! Comment peuvent-ils rester calmes ? Sont-ils drogués ? Sont-ils contraints ? L’utilisation d’un enfant, dans le but de mendier, est sans conteste une forme de maltraitance, la plus odieuse qui soit, et qui mérite d’être interdite et sévèrement sanctionnée."

 


Ce motif se diffuse plus intensément sur les réseaux sociaux depuis quatre ou cinq ans et semble avoir pris récemment la forme du texte ci-dessus. Il est présenté comme un article mais la source et l’auteur sont anonymes tandis que le lien URL mentionné en fin de message renvoie à un article de presse sans rapport direct avec le thème des enfants drogués. Le texte, sans son lien Internet final, est attesté le 7 décembre 2014 sur Facebook et signé par un certain Emmanuel Stimp (63 ans, Marseille), accompagné d’une photo de femme qui mendie avec un enfant sur ses genoux. Le texte a ensuite été repris sur divers forums – forumsavane, rentrer.fr, forum.psychologies.com – avant d’être épinglé par Hoaxbuster.com le 13 décembre.

 


Le motif des enfants drogués des mendiantes est vraisemblablement né de l’amalgame de deux motifs antérieurs : d’une part l’idée reçue de la pratique populaire de l’alcool dans les biberons pour faire dormir les enfants et d’autre part les récits plus ou moins horrifiques d’instrumentalisation du corps des enfants pour la mendicité ou à des fins criminelles.

 


L’alcool dans les biberons

 


Nous avons tous entendu cette allégation, souvent énoncée par des anciens : "De mon temps, à la campagne, on mettait du calvados [ou toute autre eau-de-vie] dans les biberons des bébés." Cette pratique était censée les calmer, les endormir, et en même temps leur donner de la force. Une ethnologue qui a étudié les coutumes du Pays de Caux, en Normandie, estime que s’il arrivait qu’un peu de cidre doux soit mélangé au lait des enfants ou que parfois on faisait sucer au bébé un doigt trempé dans du calvados, en revanche elle n’a "relevé nulle part la pratique qui consiste à mettre un peu de calvados dans le biberon des enfants pour les faire dormir" [1]. La pratique la plus courante est un peu d’eau de fleur d’oranger dans le biberon.

 


En Pologne, c’est de la vodka qui serait mise dans les biberons – en accord avec le stéréotype des Polonais amateurs d’alcools forts. En 2011, un internaute prétend savoir quel est l’alcool le plus fort : "Le Spirytus 95°, de fabrication et de commercialisation polonaise. Seuls les Polonais qui en avaient dans leur biberon à la naissance peuvent en boire sans souffrir."

 


Parmi les multiples anecdotes émaillant la vie d’Edith Piaf, il en est une qui prétend que, née en 1915 dans un milieu misérable, la future chanteuse était nourrie de biberons au vin rouge par sa grand-mère.

 


Dans les années 1960-1970, des légendes urbaines de baby-sitters irresponsables racontaient que, pour endormir le bébé, elles le berçaient au-dessus de la gazinière ouverte ou bien ajoutaient de l’alcool dans le biberon.

 


En août 2007, une jeune maman demande sur un forum si elle peut suivre le conseil de sa belle-mère et mettre un peu d’alcool dans le biberon du soir pour que sa fille de 6 mois s’endorme facilement. Les réponses sont unanimement hostiles : preuve que, si pratique il y eut, elle est aujourd’hui totalement condamnée. Le seul "biberon vodka" qui existe est vendu comme gag pour adultes dans les magasins de farces et attrapes !

 


L’instrumentalisation du corps des enfants

 


S’il est incontestable que la présence d’un enfant dans les bras de sa mère qui mendie suscite la compassion, de nombreuses allégations prétendent que cette instrumentalisation du corps de l’enfant peut aller plus loin, voire beaucoup plus loin avec des histoires de mutilations d’enfants.

 


Cela commence avec l’idée que lorsque l’enfant pleure – ce qui lui arrive, contrairement à ce qu’affirme le texte étudié ici – c’est parce que la mère le pince afin que ses pleurs rendent la scène encore plus émouvante.

 


Il est dit dans le texte que l’enfant pourrait ne pas être celui de la femme qui mendie : il serait emprunté à des "familles d’alcooliques", ou interchangeable à volonté ou encore être l’un de ces enfants "fabriqués pour être utilisés pour la mendicité". La référence aux Gitans et l’allusion aux pays étrangers (Roms venus des pays de l’Est) réveille l’ancien cliché sur les Tziganes voleurs d’enfants, qu’ils exploitent pour la mendicité. On pense aussi aux enfants mendiants handicapés (vrais ou faux), qui suscitent la pitié.

 


De la drogue à des traitements plus graves, il n’y a qu’un pas, franchi par exemple par ce prêtre, visitant des orphelinats en Chine au début des années 2000, qui évoque "des zones très pauvres où de tels enfants pourraient être mutilés pour mendier, où d’autres sont drogués pour moins manger et moins pleurer"[2]. À la même époque, en 2005, un rapport de l’Unicef intitulé "Combattre la traite des enfants" prétend que des enfants mendiants ont été volés et mutilés par leurs ravisseurs. Le 23 avril 2010, le parlementaire européen Philip Claeys pose une question écrite sur la "mendicité organisée et mutilation d’enfants chez les Tziganes roumains" :

 

"Une bande de Tziganes roumains a mutilé au moins 168 enfants de 7 à 15 ans afin de les utiliser pour la mendicité organisée en Europe occidentale et augmenter leurs recettes. Certains ont même mutilé leurs propres enfants pour susciter la compassion. […]
La Commission a-t-elle connaissance de ces faits ?
La Commission organise ou subventionne-t-elle des projets visant à combattre au sein des communautés tziganes la mendicité organisée et les abus à l’encontre des enfants qui vont de pair ? Dans l’affirmative, quels sont ces projets ?"

 


Des messages ou des articles reprennent le thème : aux Indes, "des enfants handicapés contraints à la mendicité" et envoyés en Arabie Saoudite[3] ; au Caire, une industrie familiale mutile ses enfants pour les exploiter comme mendiants[4] ; aux Indes, encore, "pour les enfants mendiants, c’est vrai que la mafia les mutile"[5] ; en Thaïlande, "un gang khmer mutile des enfants et les force à mendier"[6].

 

Le motif des enfants mutilés à dessein est fort ancien. On le trouve dans le roman de Victor Hugo L’Homme qui rit (1869) dont le héros, Gwynplaine, a été acheté par les "comprachicos" ("acheteurs d’enfants") qui, au XVIIe siècle, mutilaient des enfants pour en faire des monstres vendus à des forains ou à des seigneurs. Gwynplaine a été défiguré pour qu’il affiche en permanence sur son visage un sourire grotesque. Bien que nomades, les comprachicos ne sont pas des Gitans, mais ils sont parfois confondus avec eux. Dans son roman, Hugo donne un exemple horrible de "fabrication de monstres", une prétendue pratique chinoise de "moulage d’homme vivant" consistant à placer un enfant de 2-3 ans dans un vase de forme bizarre, la tête et les pieds dépassant :

 

"L’enfant grossit ainsi sans grandir, emplissant de sa chair comprimée et de ses os tordus les bossages du vase. Cette croissance en bouteille dure plusieurs années. […] Quand on juge que cela a pris et que le monstre est fait, on casse le vase ; l’enfant sort, et l’on a un homme ayant la forme d’un pot."[7]

 

Cette anecdote est très certainement une légende puisqu’on ne trouve aucune attestation de cette pratique. Il est probable que c’est la coutume chinoise, bien réelle, des pieds bandés – dont on empêche la croissance chez les femmes chinoises de haut rang – qui a pu rendre vraisemblable ce récit. Plus près de nous, en 2000, la rumeur-canular des "chatons bonsaï " reprend ce motif du corps contraint dans un récipient.

 

Des légendes urbaines contemporaines relatent des histoires horrifiques d’exploitation du corps des enfants. Ainsi les légendes de vols d’organes racontent que de jeunes enfants, voire des bébés, sont enlevés et tués ou mutilés afin de prélever des organes destinés à être greffés à des enfants malades dans les pays riches[8].

 

Le texte étudié ici prétend qu’il arrive que ces enfants drogués meurent et que la mère "doit garder le bébé mort dans ses bras jusqu’au soir". Cette cynique instrumentalisation du cadavre d’un enfant est présente dans la légende urbaine dite du "bébé farci"[9]. Ce récit, qui circule depuis les années 1970, révèle une nouvelle manière de transporter de la drogue chez les trafiquants : elle consiste à vider le cadavre d’un nourrisson, à le remplir de cocaïne, à le recoudre et à le mettre, comme un bébé endormi, dans les bras de faux parents pour passer les frontières et entrer aux États-Unis.

 

Le texte des enfants mendiants drogués mobilise ainsi un imaginaire horrifique de l’exploitation des enfants. Le ou les rédacteurs de ce texte dénoncent cette instrumentalisation et – c’est la morale de l’histoire – incitent les passants à ne pas donner d’argent à ces mendiants, qui sont d’ailleurs souvent présentés comme des étrangers, jouant donc sur des préjugés xénophobes tout en justifiant le refus d’une action charitable.

 

Notes et sources papier [les 9 sources web ont été intégrées dans le corps de l'article par la rédaction du site pour plus de lisibilité]

 

  1. Anne-Marie Desdouits, Le Monde de l'enfance : traditions du Pays de Caux et du Québec, Sainte-Foy (Québec), Presse de l'Université de Laval, 1990, p.61.
  2. Jacques Leclerc du Sablon, Une longue marche en Chine avec l'évangile, Paris, Karthala, 2006, p. 27.
  3. Libération, 5 février 1997.
  4. Message d'avril 2007.
  5. Message du 12 octobre 2010.
  6. Message du 21 mars 2012.
  7. Victor Hugo, L'Homme qui rit, Paris, Librairie illustrée, 1876 [éd. originale 1869], p. 29-30. Edition numérisée sur Gallica.fr. [NDLR : voir aussi l'article sur le sourire de l'ange.]
  8. Voir Véronique Campion-Vincent, La Légende des vols d'organes, Paris, Les Belels Lettres, 1997.
  9. "The Stuffed Baby" in Jan Harold Brunvand, Encyclopedia of Urban Legends, Santa-Barbara (California), ABC-CLIO, 2001, p. 420-422.

 

 

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hoaxbuster
Rédacteur Hoax
mots-clés : Société - Légende urbaine
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