Interviews

Véronique Campion-Vincent
Chercheur au CNRS et plus précisément à la Maison des sciences de l'homme, spécialisée dans l'approche sociologique des rumeurs et des légendes urbaines, Véronique Campion-Vincent est l'auteur de nombreux essais sur le sujet. C'est pour son ouvrage "La société parano" (Payot, 2005) traitant des théories du complot que nous l'avons rencontrée...

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Véronique, pouvez-vous présenter rapidement votre parcours à nos lecteurs ?

 

Après des études de psychologie sociale - où l'on m'a parlé des études sur les rumeurs menées dans un esprit de contre-propagande lors de la 2ème guerre mondiale aux Etats-Unis - et d'ethnologie qui m'ont sensibilisé aux diversités culturelles j'ai tâté de la sociologie (discipline de ma thèse), puis travaillé en utilisant l'informatique comme documentaliste sur les recherches en cours pour le CNRS [Centre National de la Recherche Scientifique] à partir de 1960.
Dans un article publié en 1976 je présentais des "histoires exemplaires", nom que j'avais donné à ce qui s'appelle depuis 1981 les légendes urbaines (1). Puis, à partir de 1987, mes activités se sont réorientées de la documentation vers la recherche grâce à l'accueil de la Fondation Maison des Sciences de l'Homme et j'ai étudié les légendes urbaines comme des faits sociologiques, souvent en association avec Jean-Bruno Renard qui a apporté son approche de sociologue de l'imaginaire et son intérêt pour le merveilleux. Notre collaboration a conduit à la direction d'un numéro spécial de la revue Communications fondée par Edgar Morin (2) puis à la publication de deux livres, toujours disponibles en poche (3).

 

Vous faites maintenant autorité dans le monde de la rumeur et des légendes urbaines, comment en êtes-vous arrivée à traiter de la théorie du complot ?

 

Les rumeurs et légendes urbaines ont toujours été très proches des complots puisqu'il s'agit de révéler le fond des choses, d'avertir (4). Mais aujourd'hui la prégnance des explications par l'hypothèse de complots d'échelle planétaire - c'est là ce qu'on appelle les théories du complot - a atteint tous les domaines de la vie sociale. Pour moi cette évolution a deux raisons majeures 1> Le rythme accéléré de l'information, transmise par images en direct sans analyse, conduit à une saturation qui entraîne un rejet. On a bien plus confiance dans les informations transmises par les proches réels ou virtuels, ceux avec lesquels on dialogue via l'Internet et qu'on a choisi par exemple, que dans les "vérités officielles" synonymes pour beaucoup de mensonges éhontés. 2> Le monde riche a adopté la profonde méfiance envers le pouvoir qui caractérisait les sociétés traditionnelles d'hier : les théoriciens du complot aujourd'hui nous parlent de nos élites comme les Florentins de la Renaissance ou les sujets du Sultan évoquaient en tremblant les noirs secrets des autocrates qui les dominaient.

 

Quel est le but recherché par les créateurs de ces théories ? Pensez-vous qu'ils puissent être persuadés que ce qu'ils avancent est vrai ?

 

Leurs motivations profondes me semblent moins intéressantes que leur influence. Ces théories mobilisent d'authentiques croyants, qui adhèrent avec ferveur à la valeur des savoirs stigmatisés - les idées rejetées sont sûrement les vraies et à l'inverse les idées acceptées sûrement les fausses. Mais dans notre monde tout s'achète et se vend : les idées rejetées mobilisent de véritables "entrepreneurs en complots" dont les sites présentent pêle-mêle des théories contradictoires.

 

Existe-t-il un profil type de personnes susceptibles de se laisser influencer par ces théories ou tout le monde peut-il adhérer à ces thèses ? Les internautes sont-ils plus vulnérables ?

 

Ceux que la vie a déçu écouteront davantage les sirènes du conspirationnisme qui les dédouanent de tout responsabilité dans leurs échecs. Mais au delà de problèmes personnels, l'autorité n'est plus légitime, n'inspire plus confiance même à ceux qui sont bien intégrés dans la société. La croyance aux théories du complot, c'est un peu comme les superstitions lors de la présentation de concours ou la soutenance d'examens difficile, une étape de la vie. Le nouvel internaute est vulnérable : il croit à toutes ses découvertes de trucs atroces et transmet les avertissements dramatiques : Progesterex, Rein volé, Aiguilles empoisonnées dans les cinémas etc... jusqu'à ce que ses pairs lui expliquent, souvent en se moquant, qu'eux aussi sont passés par là et que c'est du pipeau.

 

Vous laissez entrevoir dans votre livre que le conspirationnisme fait le jeu des partis extrémistes. Pourquoi ?

 

Adhérer aux théories du complot c'est nier le hasard et penser que tout dans le monde peut-être prédéterminé, voulu. De telles thèses conviennent à ceux qui se situent aux extrêmes, de droite ou de gauche, et proposent des clés simples et universelles de la complexité de notre monde.

 

Comment expliquez-vous que les spécialistes du sujet soient souvent taxés d'extrémistes ? N'avez-vous pas peur de subir le même sort ?

 

Parce que les spécialistes soulignent la complexité, ils dérangent. Il existe tout un ensemble de sujets tabous à propos desquels toute discussion rationnelle est impossible car si l'on n'adhère pas totalement on est contre. Au lieu de discuter avec ceux qui ne sont pas du même avis on dénonce leurs objectifs ou leur financement. Par exemple, pour certains les scientifiques affirmant que les dangers des antennes de portables ne sont pas établis n'agissent ainsi que parce que leurs recherches sont financées par les fabricants.
Notre livre de 2002 - qui parlait des dégâts bien réels de l'amiante comme des craintes face aux téléphones portables et aux ondes électromagnétiques - comme mes recherches antérieures sur les réactions au retour des animaux sauvages - loups et ours ceux-ci étant aujourd'hui d'actualité - ont fait l'objet d'attaques de la part d'activistes passionnés qui ont confondu analyse et attaque. A peu près ignorée sauf de spécialistes, on peut noter cette reprise par le courant contestataire du Réseau Voltaire de rumeurs anciennes liées aux financements d'institutions culturelles françaises par les Américains dans les années 1950 et appliquée à la Fondation Maison des Sciences de l'Homme ou à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales caricaturalement présentées comme des créations de la CIA. Les institutions visées ne s'en sont d'ailleurs pas émues.

 

Que pensez-vous du courant des nouvelles théories du complot sur le 11 septembre (Pentagate, Loose Change, 911 Eyewitness, A Call to Reopen...) ?

 

J'ignorais l'existence de Loose Change, suivant moins l'actualité "complots" depuis la parution de mon livre il y a six mois (5), mais en consultant le Net j'ai retrouvé dans cette vidéo le recyclage du complot "vol de software" Promis dont j'avais parlé à propos d'Octopus et de Dany Casolaro.
L'attribution des attentats du 11 septembre au Gouvernement américain avait déjà commencé avant 2005 comme je le remarquais en introduction "Une véritable troupe d'Américains contestataires de toutes approches politiques affirment enfin l'implication de leurs propres autorités dans ces attentats" (6).

Selon vous, quel rôle joue Internet dans la diffusion et le retentissement des théories conspirationnistes ?
Internet accélère la circulation de l'information, permet la création de réseaux différenciés selon les affinités personnelles, facilite les manœuvres anonymes pour ceux qui pratiquent la persuasion clandestine. C'est donc un vecteur idéal de création et circulation des rumeurs, légendes urbaines et théories du complot. Mais Internet suscite également des contre-pouvoirs, en particulier par les groupes de discussion et sites de démystifications.

 

Vous faîtes souvent référence à HoaxBuster dans vos publications. En quoi pensez-vous qu'il s'agisse d'un organe crédible et/ou utile ?

 

Il se donne le mal de faire des enquêtes ou de réaliser des dossiers ce qui ajoute à son apport.

 

Références :

  • 1. L'expression a été imposée par The Vanishing Hitchhiker. American Urban Legends and their Meaning de Jan H Brunvand.
  • 2. 1990, "Rumeurs et légendes contemporaines" Communications, 52, 386 p.
  • 3. 1992, Légendes urbaines. Rumeurs d'aujourd'hui ; 2002, De source sûre. Nouvelles rumeurs d'aujourd'hui.
  • 4. Un de mes premiers articles, en 1989, s'intitulait Complots et avertissements : légendes urbaines dans la ville
  • 5. 2005, La société parano. Théories du complot, menaces et incertitudes
  • 6. La société parano, p. 15

Interview réalisée par

Nico

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Propos recuelli le

10 Mai 2006