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Sylvianne Spitzer
Sylvianne Spitzer : Psychologue, criminologue, criminaliste, victimologue et Présidente de l'Association Nationale des Profilers et Analystes Criminels (Anpac) nous explique la mode actuelle des tueurs en série comme protagonistes des nouvelles légendes urbaines.

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Sylvianne Spitzer, le mot profilage (de l'anglais profiling) est à la mode et les séries TV reprenant ce concept de l'analyste criminel fleurissent. Pouvez-vous nous dire quelle est votre activité réelle ?

 

J’ai plusieurs casquettes : je suis psychologue avant tout (consultations et thérapies), consultante en entreprise (recrutement, formation, évaluation et prévention contre les harcèlements, soutien aux victimes) et je reste, malgré la grosse réduction d’activité, consultante officieuse auprès des forces de l’ordre. Le profilage criminel renommé "analyse comportementale" est depuis un an une activité officielle réservée aux seuls membres des forces de l’ordre.

 

En Europe, où l'on compte moins de serial killers qu'outre-atlantique, le profilage est-il une "science" reconnue ?

 

La première question est de savoir si le profilage est une science, un job ou une qualité d’expertise. Auparavant c’était cette dernière définition qui était en place en France. Des psychologues, des psychiatres, des officiers de police judiciaire en plus de leur travail habituel pouvaient être désignés experts sur une affaire. Aujourd’hui, nous sommes dans un travail à temps plein. Quant à savoir si c’est une science, je pense que non. Par contre l’analyse comportementale s’appuie sur diverses sciences : la psychologie, la psychiatrie, l’ethnologie, la balistique et bien d’autres. La technique quant à elle n’a jamais été validée : les résultats peuvent être mesurés, mais la fiabilité (la procédure mise en oeuvre, le contrôle des biais, le fait de pouvoir trouver les mêmes hypothèses si l’on refait le profil) n’a jamais été mise à l’épreuve. Mais aux USA non plus, ce n’est pas une science. Les "profilers", tels que nous les présentent les media, n’existent pas. Ce sont, comme chez nous il y a encore un an, des professionnels spécialisés dans un domaine de la lutte contre la criminalité (psychologues, psychiatres spécialistes des comportements incendiaires, de l’analyse des documents, des comportements de harcèlement, des enlèvements…) et qui collaborent en direct avec le FBI dès le début de l’enquête.

 

Les légendes urbaines sont souvent basées sur les peurs populaires. Dans le cas des tueurs en série, est-ce une transposition du grand-méchant-loup de notre enfance ?

 

Non je ne pense pas. Le tueur en série est plus l’image du croquemitaine. Tapi derrière une porte, prompt à surgir dès qu’on tourne le dos et qui vous met en pièce physiquement et psychologiquement. Notre société est propice à cette régression : multiplication des parkings avec larges piliers, portes cochères avec coins d’ombre… Qui sait ce qui peut se cacher derrière cette camionnette stationnée dans une rue mal éclairée ? Après tout, je suis sure que vous avez déjà entendu un gamin crier dans un magasin. Quelle est votre première réaction ? Il se prend une raclée ? Il fait un caprice ? Il se fait enlever ? La peur vient du fait que nous sommes plus informés et plus conscients que cela est possible. On ne craint pas ce qu’on ne connaît pas (à part le noir, mais c’est une peur ancestrale). Les Japonais, qui ont encore très peu de criminalité, vivent portent ouvertes… Nos peurs sont le reflet de ce que véhicule notre société.

 

Selon vous, les media d'une manière générale ont-ils tendance à minimiser le phénomène ou au contraire à le populariser ?

 

Il est vrai que les media popularisent le "serial killer" : nombreuses séries (américaines) sur ce sujet, informations focalisées sur ce thème, améliorations des techniques d’enquêtes qui permettent de mettre en exergue l’existence de ces personnages. Mais ne mettons pas tout sur le dos des médias. Les tueurs en série ne sont peut être pas plus nombreux en Europe, mais l’ouverture des frontières permet une circulation plus libre et donc un terrain de chasse plus grand et des opportunités plus fréquentes. Il y a quelques années nous ne connaissions que les agissements des tueurs de notre pays, aujourd’hui - on le voit avec la collaboration franco-belge - on découvre des tueurs qui passent d’un pays à l’autre pour assouvir leurs impulsions. Guy George a-t-il tué en Espagne ? Fourniret est il coupable de certains crimes attribués à Emile Louis ? Les media répercutent dans le journal télévisé ce nouvel aspect d’ouverture européenne.

 

A votre avis, pourquoi ces légendes urbaines ont-elles tant de succès ?

 

Pour la même raison que les journaux font leurs choux gras avec la rubrique faits divers. Le public aime savoir qu’il ne fait pas partie de ces monstres. C’est une façon de se rassurer : "ouf, moi je ne suis pas comme ça"… Mais en même temps c’est possible ! Oui, chacun peut basculer, devenir ce héros. Car après tout le tueur en série fait la Une autant qu’une star du cinéma… Si on ne peut accéder au vedettariat par la starisation, on peut y accéder par les faits divers. D’ailleurs certains ne s’y sont pas trompés : immolation seulement en présence des caméras par exemple ou concours de voitures brûlées pour que la ville soit citée aux infos. Bien sûr, le tueur en série, c’est l’extrême ! Il s’attaque aux enfants, aux handicapés, aux femmes isolées, aux petites vieilles… En fait c’est un pauvre type machiavélique, il ne s’attaque qu’aux faibles. Et ça, chacun de nous peut le faire ; ça titille la partie sombre au fond de nous. On se donne des frissons de répulsions et de plaisir à la fois. Quelles souffrances a subi la victime ! C’est horrible ! Mais on lit l’article jusqu’au bout et on imagine d’ici la scène…

 

Quelle est la part de l'inné et de l'acquis dans le comportement d'un tueur en série ? Sommes-nous tous des serial killers qui en puissance ?

 

Je serais bien incapable de vous répondre. La génétique n’est pas ma spécialité. Néanmoins, jusqu’à présent on rejette toute implication génétique. Trop facile et tentante, cette notion de "tueur né" donnerait vite lieu à des débordements eugéniques. Aux Etats-Unis, ayant constaté que la majorité des tueurs en série avaient eu des troubles du comportement dès leur jeune âge, les très jeunes un peu difficiles (dès 3 ans) sont "réorientés" afin de prévenir toute dérive à l’adolescence ou à l’âge adulte. En France on reste très cartésiens : tous les jeunes difficiles ne deviennent pas des tueurs en série et tous les tueurs en série n’ont pas eu une enfance difficile.
En ce qui concerne l’enfance difficile du tueur en série, nous n’avons que les récits des tueurs eux-mêmes. Tout cela est plein de biais. Par exemple, tous les tueurs en série vous disent qu’ils ont été abusés sexuellement dans leur enfance, or on sait que la grande majorité des enfants abusés sont les petites filles. Vu le nombre de tueurs en série aux USA, en Australie ou en Afrique du Sud, leurs récits ne peuvent être réalistes selon nos connaissances d’aujourd’hui.

 

Votre site internet regorge d'informations de toutes sortes, au travers des contacts que vous pourriez avoir avec vos visiteurs, constatez-vous des changements de mentalité ? Et si oui, lesquels ?

 

Oui, un grand changement : tous les jeunes qui me contactent ne s’intéressent qu’aux tueurs en série. Les enseignants de lycées ou de facs en ont marre d’ailleurs : toutes les propositions de travail collectif, de rapports ou mémoire portent désormais sur les serial killers. Nombre de facs ont pris des mesures et refusent désormais tout travail sur ce sujet. En outre, nombre de jeunes veulent "faire" de l’analyse comportementale. Mais les ministères de l’intérieur et de la défense ne proposent aucune porte pour accéder à cette nouvelle voie d’investigation. Pour l’instant on recrute par cooptation. Y aura-t-il un concours de recrutement ? Avec quelle formation ? Il n’existe pas de cursus en analyse comportementale qui fournisse un semblant de débouché. Alors comment orienter les jeunes qui vont entrer en fac ?

 

Le vecteur Internet semble aujourd'hui cristalliser l'ensemble des nouvelles peurs. Quel est votre regard sur cette nouvelle forme de diffusion de l'information ?

 

Pratique et peu chère ! Le problème c’est que tout y circule : le vrai, le faux, le scientifique et le tout venant. C’est passionnant, mais la majorité des surfeurs ne comprennent pas bien encore comment cela fonctionne et laissent leurs vraies coordonnées un peu partout. Cela donne lieu à des dérives dangereuses (cyber-harcèlement par exemple, mais c’est un autre sujet). C’est tellement facile pourtant de falsifier son profil…

 

Connaissiez-vous HoaxBuster.com préalablement à cette interview ? Et si oui, quelle image en aviez-vous ? Si non, pensez-vous que cette ressource soit utile ?

 

Oui je connaissais HoaxBuster. J’ai d’ailleurs souvent utilisé vos infos pour les transférer à des amis qui m’envoyaient des e-mails de chaînes, de portables gratuits à la pelle et de recherche d’enfants soit-disant perdus, malades… Le site a beaucoup évolué. Un peu trop peut-être à mon goût. Je trouve que cela fait très "professionnalisé" aujourd’hui. Le côté amateur et défenseur de l'internaute me semblait plus sympa dans la forme. Quant au fond, j’adhère complètement. Mais j’avoue me demander comment vous faîtes parfois pour démêler le vrai du faux…

 

Pour plus de renseignements :
http://profiling.free.fr
http://anpac.free.fr

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Interview réalisée par

Nico

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Propos recuelli le

1 Septembre 2004