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François Chaslin
François Chaslin est architecte, professeur à l'Ecole Nationale Supérieure d'Architecture Paris Malaquais et producteur à France Culture. Il revient pour nous sur la signification des attentats du 11 septembre 2001.

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A l'annonce de la mort de Ben Laden, Félix Marquardt a déclaré sur France Infos que les attentats contre le World Trade Center étaient "le premier urbicide du vingt-et-unième siècle". Pouvez-vous, pour commencer, expliquer à nos lecteurs l'historique et le sens du terme "urbicide", que vous connaissez bien ?

 

La notion d'urbicide a été formulée durant la guerre de Yougoslavie par Bogdan Bogdanovic (1922-2010). Architecte officiel de l'ancien régime, auteur de nombreux mémoriaux et monuments aux morts de la seconde guerre mondiale, il avait été maire de Belgrade de 1981 à 1986. Il s'était exilé à Vienne lors du conflit et, dans un fameux article sur "l'Urbicide ritualisé" (paru dans un ouvrage "Die Stadt und der Tod"), il avait dénoncé le nationalisme serbe et certaines aberrations stylistico-ethniques, notamment cette "intention de reconstruire dans un style serbo-byzantin qui n'existe pas" la ville baroque de Vukovar, en Slavonie orientale, ville d'environ 50 000 habitants, ethniquement épurée et rasée à l'automne 1991 au terme de trois mois de siège.

"Nous, et précisément nous, le côté serbe, avait-il écrit, resterons dans les mémoires comme les destructeurs des villes, les nouveaux Huns. (...) Tôt ou tard, le monde civilisé passera sur nos massacres réciproques avec un haussement d'épaules. Que pourrait-il faire d'autre? Mais il ne nous pardonnera jamais la destruction des villes. (...) L'effroi de l'homme occidental est compréhensible. Depuis quelques centaines d'années déjà, il ne distingue plus les notions de "ville" et de "civilisation", même d'un point de vue étymologique. Il ne peut comprendre la destruction insensée des villes que comme une opposition manifeste et violente aux plus hautes valeurs de la civilisation. (...) Ceux qui haïssent les villes et les détruisent ne sont plus seulement des phénomènes livresques, écrivait-il dans ce même article, théorisant cette particularité du conflit balkanique qu'il avait appelé "urbicide"; ils sont parmi nous. Reste à savoir de quelles profondeurs de l'âme troublée du peuple ils sont sortis, et où ils vont."

"L'Urbicide ritualisé" est paru en français dans l'ouvrage "Vukovar-Sarajevo", publié sous la direction de Véronique Nahoum-Grappe en octobre 1993, et dans un numéro Sarajevo de l'Architecture d'Aujourd'hui, en décembre de la même année. Plusieurs observateurs (Jean Hatzfeld dans "L'Air de la guerre", 1994, François Chaslin dans "Une haine monumentale, essai sur la destruction des villes en ex-Yougoslavie", 1997) avaient insisté sur quelques dimensions de ce conflit ethnique qui leur avait paru relever, dans une certaine mesure, d'une opposition des campagnes en crises et des villes, suspectées de cosmopolitisme.

 

Est-il correct à votre avis de parler d'"urbicide" pour le 11 septembre 2001 ?

 

La notion d'urbicide (étant donné le caractère somme toute limité des dégâts infligés aux villes de l'ex-Yougoslavie si on les compare à ceux de la seconde guerre mondiale) est en vérité gênante en ce qu'elle renvoie à la notion de génocide. On pourrait parler néanmoins parler d'urbicide en ce qui concerne l'attentat du 11 septembre, dans la mesure où l'événement a été perçu par nombre de peuples dans le monde comme une victoire contre la Babel du capitalisme et de l'Occident. Dans cette mesure donc, par son caractère symbolique, par sa réception, on pourrait parler d'un geste d'urbicide.

 

La destruction militaire de bâtiments emblématiques est-elle vraiment une spécialité de l'histoire récente ? Ne s'inscrit-elle pas plutôt dans une longue tradition, initiée par l'incendie du temple d'Artémis à Ephèse par Erostrate ?

 

La destruction d'édifices emblématiques (palais, monuments, temples, cathédrales, etc.) est bien évidemment depuis la plus haute antiquité, l'une des constantes de la guerre dans la mesure où elle frappe cruellement les opinions (l'exemple du bombardement de la cathédrale de Canterbury par l'aviation allemande, celui du pont de Mostar par des militaires croates sont restés célèbres; les stratégies de bombardement de l'Allemagne par les puissances alliées  et leur caractère parfois d'intimidation psychologique a été précisément décrites dans "L'Incendie, l'Allemagne sous les bombes", 1940-1945, de Jörg Friedrich (Der Brand, 2002), De Fallois, 2004).

 

La difficulté du grand public à mettre en perspective les attentats du World Trade Center a semble-t-il favorisé l'éclosion de théories "alternatives", qui prétendent par exemple que les tours se sont effondrées suite à une "démolition contrôlée" par des bombes plutôt que sous l'impact des avions. En tant qu'architecte, avez-vous été surpris par la façon dont les tours se sont effondrées ? Avez-vous observé une anomalie quelconque sur les vidéos de l'événement ?

 

En qualité d'architecte, mais surtout parce que j'avais à préparer pour le lendemain matin une émission de radio sur l'événement, je me suis interrogé sur les raisons techniques de cet effondrement spectaculaire. J'ai consulté des plans, des photographies du chantier de New York que j'avais visité à l'époque de la construction de deux tours jumelles, et téléphoné à divers architectes et ingénieurs. Les circonstances de la chute ne font aucun doute : les avions ont pénétré les tours, l'une après l'autre. Ils se sont bien sûr désintégrés en heurtant ces sortes d'énormes grilles, ces carcasses serrées d'ossature de fer (ces deux gratte-ciel, à la différence des gratte-ciel français, ne comportent pas de fût de béton armé). L'avion, même désintégré, pénètre totalement, jusqu'au cœur de la structure, avec sa masse énorme de fuel qui s'enflamme. Cela mène à une fusion, à un ramollissement, à la torsion des divers éléments de structure, poteaux, planchers et poutres qui avoisinent le brasier. Tous les éléments d'assemblage, soudures, rivetages, etc., quels qu'ils soient et quelle que soit leur nature, sont soumis à des efforts excessifs. Et ils commencent à craquer les uns après les autres, très vite. Le poids des niveaux supérieurs agit dès lors comme une énorme masse qui joue verticalement, écrase les étages les uns après les autres, et fait craquer, les unes après les autres, lentement, toutes les articulations de l'ossature. Il n'y a plus besoin de brasier : c'est le poids qui prend le relai. Et l'immeuble tombe, bien droit. Il s'effondre sur lui-même, comme s'effondrent sur eux-mêmes, sans la moindre inclinaison, avec une régularité impressionnante, les immeubles de logements sociaux que l'on dynamite depuis presque trois décennies dans les grands ensembles français. Pour une présentation générale de ces phénomènes statiques, et de quelques exemples fameux de destructions d'immeubles ou d'ouvrages d'art, ou peut lire l'ouvrage de Mario Salvadori : "Pourquoi ça tombe ?" ("Why Buildings Fall Down", 1992, 2002), Parenthèses, 2009.

 

Une émission de télévision a récemment avancé l'hypothèse selon laquelle la chute des tours aurait été accélérée par la faible qualité de l'isolant utilisé pour protéger l'acier du feu. Pensez-vous que ce facteur, s'il était avéré, ait pu jouer un quelconque rôle, ou l'énergie dégagée par l'impact des avions aurait-elle été de toute façon trop forte ?

 

Je crois que la question n'a pas grand sens. En termes généraux, pour protéger de l'action du feu une structure métallique, il convient de l'envelopper d'une matière isolante : béton, enrobage extérieur par une maçonnerie de pierre ou de briques, ou par des plaques de protection, flocage par projection d'une sorte de substance composite et de matériau variable (laine de verre, fibres diverses, autrefois amiante, ciment, liants, etc.) et enfin, depuis un certain nombre d'années, peinture intumescente qui gonfle sous l'effet de la chaleur et devient alors protectrice. Il existe d'autres techniques, comme le coulage de béton, ou la présence d'eau à l'intérieur des structures d'acier (tubes par exemple).

La peinture intumescente a l'avantage d'être peu épaisse, tandis que les flocages font dans les cinq à dix centimètres et demandent à être capotés (ainsi autrefois pour les poutres intérieures du Centre Pompidou qui étaient épaissies par ce flocage, et ensuite capotées dans un fourreau d'inox, ce qu'elles ne sont plus depuis la restauration du Centre).
Le World Trade Center était probablement floqué. De quelle épaisseur ? Je ne sais pas. De quel matériau ? Je ne sais pas. Mais je pense que le choc a été tel et la puissance incendiaire du brasier si forte que se poser la question d'une meilleure résistance éventuelle d'un édifice dont l'ossature aurait été plus enveloppée n'a guère d'intérêt en soi.

Interview réalisée par

Frédéric - HoaxTeam

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Propos recuelli le

9 Septembre 2011