Interviews

Onglets principaux

Emmanuel Taïeb
Emmanuel Taïeb, Chercheur au Centre de Recherches Politiques de la Sorbonne et auteur de "Sociologie des rumeurs électroniques" dans la revue Réseaux (n°106, 2001) est une figure incontournable dans le petit monde des chercheurs sur la rumeur. En acceptant de répondre à nos questions il nous permet d'un peu mieux cerner ce phénomène qu'est la rumeur.

Vous aimez HoaxBuster ? Adoptez-le pour 1 euro !

La rédaction - La rumeur a t-elle une explication socio-psychologique ?

 

Emmanuel - La rumeur est un récit qui véhicule sous une forme symbolique des peurs, des fantasmes, des espoirs et tout ce qui ne peut pas être dit autrement. A ce titre, les rumeurs ont pour fonction première de faire passer des "messages" indicibles directement. Elles sont donc une photographie de l'état d'esprit d'une société à un moment donné, un formidable révélateur de ce que pensent et croient les individus.
Il faut cependant se méfier de certaines approches psycho-sociologiques qui perçoivent les rumeurs comme étant uniquement des pathologies du corps social ou comme quelque chose d'anormal qu'il faudrait éliminer. Au contraire, elles sont inséparables des échanges oraux entre individus dont elles constituent la partie la plus vivante. C'est sous cet aspect qu'elles sont intéressantes à étudier.

 

La rédaction - Les légendes urbaines résonnent-elles dans l'inconscient collectif au même titre que pouvaient le faire les contes racontés à la veillée autrefois ? Et est-ce une explication sensée de leurs succès aujourd'hui ?

 

Emmanuel - Les légendes urbaines sont dans l'ordre du flux alors que les contes sont dans l'ordre du stock. Les mythes et les contes sont très stables dans le temps, leurs récits sont connus, ils sont institutionnalisés, sédimentés. On peut donc s'y référer immédiatement pour délivrer une morale ou édifier les enfants. Au contraire les rumeurs et les légendes contemporaines changent en permanence. Et leur durée de vie n'est pas très grande. Surtout, l'histoire qu'elles racontent est souvent pessimiste ou horrifique. Si elles se déposent dans l'inconscient c'est donc sous une forme négative, posant que derrière l'apparence normale des choses existe un univers terrible dans lequel on peut basculer à tout moment. Comment s'y référer dès lors ?
Mais paradoxalement, c'est de cette inquiétante étrangeté qu'elles tirent leur force de circulation. Car c'est bien parce que le récit est bizarre ou original que chacun d'entre nous a envie de le raconter aux autres. Alimentant ainsi le grand cycle des rumeurs.
Cependant, il ne faut pas poser de distinction trop tranchée entre ces différents genres de récits, car ils s'interpénètrent tout le temps. Qui sait si un conte bien connu n'est pas la version développée d'une petite rumeur...

 

La rédaction - Selons-vous, la rumeur naît-elle du fait d'une personne ou d'un conglomérat d'opinions finissant par former une histoire homogène et crédible ?

 

Emmanuel - D'une personne isolée, c'est difficile à imaginer. Mais d'un groupe c'est plus réaliste. Les spécialistes le pensent depuis longtemps.
Dans son travail sur la rumeur d'Orléans, selon laquelle des commerçants juifs kidnappaient des femmes venues essayer des vêtements dans leurs boutiques, le sociologue Edgar Morin a trouvé la source parmi les adolescentes maternées ne rêvant que de liberté et d'érotisme.
En étudiant les rumeurs circulant sur la messagerie électronique, on peut voir la liste des destinataires successifs du message. Et en observant leurs adresses e-mail, on constate que bien souvent, les premiers destinataires appartiennent à la même entreprise ou à la même institution. Idem pour le groupe de destinataires suivant, les adresses devenant ensuite plus hétérogènes. De là on peut tirer que le premier groupe de destinataires est le groupe-source. Donc, la rumeur part certainement d'un groupe restreint. Au départ elle peut être une histoire anodine, diffusée en interne, testée, améliorée, avant d'être diffusée plus largement vers l'extérieur. La rumeur circule donc d'abord en vase clos, dans un groupe bien intégré, avant de sortir sous sa forme la plus présentable, pour toucher beaucoup plus de gens.

 

La rédaction - On constate que la plupart des rumeurs sont traduites et adaptées d'un pays à un autre sans aucune difficulté... Comment expliquer ce besoin de créer des rumeurs ou de les transposer culturellement à ce qui est proche de nous ?

 

Emmanuel - Beaucoup des rumeurs qui circulent en France ont effectivement une origine anglo-saxonne ou canadienne. Il faut dire que les échanges avec ces pays sont massifs. Mais surtout, la proximité culturelle avec eux permet d'importer, de traduire et d'adapter sans peine des rumeurs étrangères. D'autant plus si ce récit fait défaut chez nous, et qu'il y a comme une case à combler. D'une manière générale, le besoin de créer ou de transposer une rumeur répond toujours à la nécessité d'intégrer une nouvelle histoire au flux déjà existant parce que le "sous-texte", le message de cette rumeur, est partagé par ceux qui importent la rumeur ou qui la propagent. Et que, d'une certaine façon, ils s'y retrouvent.

 

La rédaction - Constatez-vous un accroissement du nombre de rumeurs circulant depuis l'explosion d'Internet ?

 

Emmanuel - C'est difficile à évaluer. Le problème est qu'Internet fonctionne comme un prisme déformant. Dans la mesure où la rumeur est écrite, qu'elle peut être archivée, que les différentes versions deviennent comparables entre elles avec un taux important de précision, on a l'impression que le nombre de rumeurs est en augmentation et qu'Internet y est pour quelque chose. Mais ce n'est pas certain. On peut penser au contraire que le nombre de rumeurs est relativement stable dans une société, sans qu'Internet y joue un rôle prépondérant. Mais on peine à comparer la présence des rumeurs au cours du temps, parce que ce sujet n'est étudié que depuis le début du XXe siècle.

 

La rédaction - La rumeur est devenue en quelques mois un sujet incontournable. Pensez-vous que l'existence de ressources (telles que HoaxBuster.com) permettant en quelques clics de vérifier la véracité ou non d'une info y soient pour quelque chose ?

 

Emmanuel - Ce qui est sûr c'est qu'il y a un changement important dans le rapport à l'information qui nous est délivrée. Auparavant on exigeait surtout que l'information soit objective, désormais il y a une forte demande pour que l'information soit sérieuse et vraie. On ne veut plus douter en permanence de l'information. On ne veut plus que l'information soit entachée d'idéologie, de non-dits culturels ou de soumission à des impératifs commerciaux. Bref, on veut de l'information et pas de la rumeur. Comme si c'était la condition d'une citoyenneté éclairée. Et là Internet peut jouer le rôle d'une ressource supplémentaire permettant de vérifier la véracité de l'information délivrée par d'autres canaux.
Cependant, il ne faut pas pécher par excès d'optimisme. Car qui et combien de gens ont l'idée et font l'effort d'aller vérifier l'information qu'ils reçoivent ? La vérification est une démarche coûteuse. Et une grande majorité de citoyens se contente d'entériner l'information qui arrive à leurs oreilles sans l'interroger.

 

La rédaction - Internet est devenu un media prépondérant (sinon le vecteur principal) dans la propagation des rumeurs, comment analysez-vous ce phénomène ?

 

Emmanuel - On ne peut pas dire qu'Internet soit le vecteur principal de propagation des rumeurs. C'est un canal nouveau de leur circulation. Mais en fait la présence importante de rumeurs sur le Net doit conduire ce nouveau média à faire sa propre critique. Est-il souhaitable qu'Internet devienne un vecteur de rumeurs ? On voit là les limites du lyrisme de l'auto-régulation qui existait aux débuts d'Internet.

 

La rédaction - Les rumeurs électroniques dépassent-elles le cadre habituel de la rumeur ?

 

Emmanuel - J'ai été surpris, et il faut bien le dire un peu déçu, de constater que non. On aurait pu croire qu'un nouveau média allait donner naissance à de nouvelles rumeurs. Mais en fait les rumeurs électroniques sont des rumeurs classiques qui ont simplement trouvé là une nouvelle voie de circulation.

 

La rédaction - Y a-t-il des contre-exemples ?

 

Emmanuel - A première vue, les alertes au virus semblent être des rumeurs complètement inédites, apparues avec l'informatique. Mais en fait, quand on les analyse plus précisément, on constate que leur structure est la même que celles de rumeurs orales bien connues d'invasion ou de contamination.
Le seul changement que j'ai relevé - mais il y en a d'autres - concerne les "chaînes magiques". Traditionnellement, ces lettres de la chance sont des courriers postaux qu'il faut faire suivre à d'autres, sous peine de malheur. Ces lettres étaient assez longues, avec la description minutieuse et terrible des catastrophes arrivées à ceux qui n'ont pas fait circuler l'envoi. Sur la messagerie électronique ces longues lettres ont disparu. Les chaînes sont devenues très efficaces et surtout très courtes, prenant la forme de petits quizz ou de petits jeux. L'électronique a tué le magique.
Donc il ne faut pas surestimer la puissance créatrice d'Internet. Il a surtout joué un rôle de média, de tuyau, pour que circulent, ailleurs, des rumeurs classiques.

 

La rédaction - Pouvez-vous nous expliquer les spécificités de la "rumeur électronique" ?

 

Emmanuel - C'est la forme écrite qui donne aux rumeurs électroniques leur spécificité par rapport aux rumeurs orales habituelles. Par exemple, l'écrit donne à la rumeur l'aspect d'une note administrative. Ces rumeurs touchent beaucoup de monde en très peu de temps. Plus que les rumeurs orales, elles contiennent une incitation ferme à leur transmission (du type : "Faites suivre ce courrier à l'ensemble de votre carnet d'adresses..."). Cette obligation de diffusion de l'e-mail, si elle suivie, contribue à l'essor des rumeurs sur la Toile. Et comme on peut les faire suivre par une simple opération, elles restent relativement stables dans l'espace et dans le temps. Circulant pratiquement sans changements. C'est la même rumeur que reçoivent chacun des destinataires. Et c'est une grande nouveauté, car habituellement le propre de la rumeur orale était de se déformer sans cesse, d'être réélaborée par ses différents narrateurs. Aujourd'hui, cette idée se dissipe. La rumeur n'est pas diffusée, elle reproduite.
Une dernière spécificité est que la rumeur peut être accompagnée de sons et d'images. On a vu, pour des rumeurs touchant aux attentats du 11 septembre, que ces images essayaient de faire preuve. Contenues dans les rumeurs, elles sont aussi des rumeurs.
Les rumeurs électroniques ne sont cependant pas les seules rumeurs écrites connues. Dans le passé, on a eu des tracts mensongers ou encore les fameuses chaînes magiques. Mais l'émergence de ces rumeurs électroniques avait été peu pensée au moment de l'apparition d'Internet. Comme leurs soeurs orales, elles sont le fruit des discussions entre individus.

 

La rédaction - Enfin, et de manière tout à fait franche, nous aimerions avoir votre avis sur HoaxBuster.com...

 

Emmanuel - Je consulte souvent le site d'HoaxBuster et je suis abonné à sa lettre d'informations. Je suis un peu réservé sur le classement proposé sur le site. L'entrée "désinformation" en particulier me semble discutable car elle suppose que la rumeur est une création volontaire visant justement à désinformer. Au contraire, les rumeurs sont souvent des créations spontanées qui n'ont pas pour but de propager de fausses informations. Et puis il n'y a pas d'entrée "rumeurs" !
A part ça, je trouve que les enquêtes sont fiables et de bonne qualité. Surtout, HoaxBuster a su garder un ton mi-sérieux mi-ludique qui sied bien à l'analyse des rumeurs. Enfin, vous n'êtes pas tombés dans le piège de la vision de la rumeur comme une maladie à soigner. Le site ne porte pas de jugements de valeur sur les rumeurs, il les identifie déjà comme rumeurs, et c'est une entreprise louable.

Interview réalisée par

Guillaume - HoaxBuster.com

Vous aimez HoaxBuster ? Adoptez-le pour 1 euro !

Propos recuelli le

5 Janvier 2002